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Chapitre 22. Choix de correspondances
Correspondances à caractère personnel
Lettre de Saïd à son frère Abderrahman
Version arabe (PDF)
De Beyrout à Salé, le 9 avril 1931
Très cher et dévoué frère Abderrahman,
Que puis-je écrire aujourd'hui dans cette lettre? Rien de nouveau du côté de Beyrout ... ou plutôt rien de nouveau sous le soleil comme disent certains. Nous nous portons à merveille, comme vous le souhaitez, et espérons qu'il en va de même pour vous.
Notre éminent professeur Mustafa Alayni a inauguré un cycle de cours d'art oratoire, à raison d'une séance par semaine, avec la participation des trois rangées supérieures de la promotion scientifique. Les élèves apprennent comment avoir une élocution aisée et soignée. Le professeur corrige au fur et à mesure les erreurs linguistiques et grammaticales, et désigne, pour chaque orateur, un candidat parmi les élèves de la classe pour lui porter la contradiction et critiquer son discours. Nous passons ainsi une heure de cours parmi les plus agréables de la semaine. Les discours sont prononcés d'une manière improvisée et excluent le recours à un texte écrit. Hier notre frère Abdelmajid a fait un exposé oral sur la vie économique des nations. Il a été contredit et critiqué par notre frère Abdelkrim. L'orateur et son contradicteur ont tous les deux excellé dans leurs exposés. Le professeur m'a désigné comme orateur pour la semaine prochaine. J'ai l'intention d'aborder le système de l'enseignement au Proche-Orient avec ses forces et ses faiblesses. Quant à notre ami Abdelhadi Zniber, il se porte très bien et vous transmet ses cordiales salutations. Il compte se présenter à l'examen du Certificat d'Etudes Primaires de langue française et paraît extrêmement studieux.
La semaine dernière, nous t'avons informé de l'arrivée des subsides. Mais nous devons attirer ton attention sur la nécessité de nous envoyer l'argent suffisamment à l'avance pour nous permettre de faire face aux dépenses fixes en temps opportun. Il ne t'échappe pas que nous avons dû affronter des dépenses imprévues. De plus, l'administration de l'établissement demande aux retardataires - et ils sont peu nombreux - de payer leurs arriérés avant la fermeture de l'école pour les vacances d'été. Nous avons un besoin urgent d'argent, et nous te prions de nous envoyer le reliquat de ce qui nous est dû au titre de l'année scolaire en cours le plus rapidement possible. La dotation de la saison d'été doit, elle aussi, nous parvenir avant la fin des cours pour nous permettre de nous organiser et de poursuivre normalement nos études sans être gênés par des soucis d'ordre financier. Nous te prions d'expliquer tout celà à notre père affectueux, en lui demandant de nous prendre dans ses bonnes grâces et en lui tranmettant notre bon souvenir mêlé d'amour et de dévouement.
Ton frère Saïd Hajji
Version arabe (PDF)
Cher ami No 75, (Mohammed Chemao) je t'adresse mes cordiales salutations
J'ai dû attendre un mot de toi pendant deux semaines ou plus, puis je t'ai écrit une lettre le samedi dernier, et au moment où je voulais la porter à la poste, ta lettre est arrivée. Je l'ai aussitôt décachetée et pris connaissance de son contenu. J'ai alors estimé nécessaire de changer certains paragraphes de ma lettre afin de te répondre à ce que tu m'as demandé de te détailler.
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La question des compliments objet de ta critique
Les amis sont comme des miroirs qui se reflètent les uns dans les autres. L'homme ne trouve pas de meilleurs conseils ni de plus saines et plus nobles orientations que ceux et celles qui émanent du cercle de ses amis. C'est pourquoi, aussitôt que j'ai ouvert ta lettre, je me suis mis à m'y observer, en la lisant, comme si elle était un miroir entre mes mains. J'y ai trouvé de quoi étancher ma soif dans les critiques et les remarques qu'elle contenait. Mais, je dois t'avouer que je n'ai commis aucun crime aux yeux de la société. J'ai probablement heurté ta susceptibilité que je viens de découvrir à l'instant et que je ne connaissais pas auparavant telle qu'elle était réellement. Je n'ai jamais agi ainsi au Maroc; j'en étais même incapable. Puis, j'ai constaté que j'étais souvent l'objet de tes reproches. As-tu oublié l'observation que notre ami No 40 (Mustafa Gharbi) a publiée dans notre journal "Alwidad" au sujet de l'importance que j'accordais à toutes sortes de choses, grandes ou petites fussent-elles? Ne te rappelles-tu pas comment tu le soutenais dans son jardin à Rabat au début de l'année 1928? As-tu oublié les discussions et les querelles que nous avons eues pendant plusieurs jours au sujet de cette question? Est-ce que mon esprit d'alors n'était pas en harmonie avec le vôtre d'aujourd'hui, sinon plus? Est-ce que je ne servais pas les valeurs de notre association, malgré les divergences de vues de ses membres et le sommeil profond dans lequel ils étaient plongés? Si tu as oublié l'observation que tu as faite à ce propos, sache qu'elle est transcrite telle quelle dans mon bloc-notes. Tu ne cesses donc de m'étonner avec ton esprit étrange et tes opinions versatiles.
Il n'en demeure pas moins que les idées les mieux ciblées et les opinions les plus justes étaient celles que tu soutenais auparavant en refusant les éloges et l'admiration que l'on pouvait avoir pour les actions que tu entreprenais ou qui étaient portées à l'actif des gens sincères. Peut-être me diras-tu que je n'ai pas à ce sujet une idée précise que je peux clamer bien haut sans peur et sans honte. Tu t'adaptes à nos principes et agis en contradiction avec tes opinions. Tu devrais savoir, cher ami, que mes principes me dictent de considérer l'intérêt général comme une donnée sacrée et de le faire passer avant toute autre chose, y compris mes propres opinions. Pour moi, un jeune doit se comporter comme un acteur de théâtre qui est capable de passer du rôle du riche à celui du pauvre, du rôle de l'oppresseur à celui de l'opprimé, et ainsi de suite. Mais il ne fait aucun doute que l'intérêt général doit être notre ultime objectif. Depuis que je suis entré dans le domaine de l'action, ma devise a été de sacraliser l'intérêt public. Quant à mes opinions, il arrive souvent qu'elles soient en totale contradiction avec ce que je fais.
Il n'est pas dans mes habitudes de verser dans les éloges et les flatteries, sauf quand celà est dicté par le souci de donner des marques d'intérêt à quelqu'un, ce que j'ai fait de bon coeur, pensant que celà constituerait un encouragement pour toi et un moyen de soutenir tes idées et tes opinions. Mais, lorsque j'ai constaté qu'une telle attitude allait dans le sens contraire de l'intérêt général, je me suis aussitôt rétracté, et voilà que j'adopte de nouveau le comportement que j'avais à ton égard quand j'étais encore au Maroc et ce, avant que ne me parviennent tes observations au sujet de mon manque d'intérêt pour les affaires dont j'ai la charge... Sinon, cher ami, je te prie d'effacer de ta mémoire tout du passé, y compris toutes les erreurs que j'ai commises en te plaçant sur le piédestal où tu te trouves ... Je te présente toutes mes excuses et te demande pardon.
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L'association "Alwidad"
L'association est une énigme qui me place dans un grand désarroi. Je vois comment elle rétrograde et s'achemine vers sa disparition, à un moment où elle doit aller de l'avant et faire preuve de vitalité. La raison en est que ses membres sont dans un état de relâchement continu. Ceci peut ne pas t'intéresser en réalité. Quant à moi, j'accorde du prix à ce que nous persistions dans la poursuite des objectifs que nous nous sommes fixés dans le cadre de notre programme d'action tel que nous en avons posé les fondements et convenu de respecter nos engagements d'en assurer l'exécution. Je ne doute pas que tu es parmi ceux qui soutiennent cette façon de voir et qui font leur possible pour la mettre en oeuvre en ne négligeant aucun effort pour arriver à cette fin.
J'ai réfléchi longtemps sur la meilleure voie que nous devons emprunter pour réaliser les espoirs et les rêves que nous fondons sur cette association, et la conclusion à laquelle je suis arrivé est de te convaincre de maintenir tes activités personnelles dans une neutralité totale et de prendre en considération, pour explorer le chemin de la réussite, la nécessité d'oeuvrer comme je le fais moi-même sous l'égide de l'association.
En d'autres termes, le travail au sein de l'association ne doit en aucune manière être mêlé à la vie privée de ses membres. C'est une discipline qu'il faut respecter; et c'est le propre de toute discipline que les membres travaillent de concert au sein de leur association de manière à lui assurer le succès et le progrès auxquels elle aspire en évitant toutes les interférences préjudiciables à son bon fonctionnement. C'est une question à laquelle j'ai mûrement réfléchi. Mais je voudrais te poser un certain nombre de questions, et lorsque j'aurai les réponses nécessaires, je ferai tout mon possible pour ne pas trop m'éloigner des prises de position que tu défends. Je te demande donc avec insistance de réunir chez toi les membres actifs de l'association, de leur communiquer la lettre qui leur est adressée et qui te parviendra aussitôt après celle-ci. Tu les prieras de me répondre aux questions qui y sont posées et tu me feras le plaisir de m'adresser leurs réponses par un prochain courrier. Je prends sur moi l'entière responsabilité de cette nouvelle approche du travail collectif, et je suis persuadé que tu seras pleinement satisfait du résultat auquel nous allons parvenir.
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L'acheminement du courrier
Cette question me laisse souvent perplexe, et je ne sais quelle voie est la plus sûre et la plus rapide. Je pense que la poste anglaise est la meilleure de toutes. Essaie la si tu veux.
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Les lettres
J'ai reçu ta première lettre et remarqué, en la lisant, le volume des activités auxquelles vous devez faire face. Ta seconde lettre est arrivée elle aussi en même temps que la dernière missive. Quant aux réponses que tu m'as fournies, elles ressemblent à des conseils moralisants, qui insistent sur l'intérêt qu'on a à éviter le mal et à toujours penser faire le bien. Excellente chose! Mais tu devras apporter quelques améliorations à l'organisation interne si tu veux que les membres de l'association adhèrent à tes principes.
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Ma situation personnelle
Je t'ai souvent prié d'ajourner les questions à son sujet jusqu'à ce que tu reçoives un rapport détaillé la concernant. Mais comme tu persistes dans tes questions, je peux d'ores et déjà t'assurer que je me porte bien, physiquement plutôt que moralement. J'étudie le français et l'anglais. Aie donc un peu de patience, mon cher ami, bien que ce soit ton droit de t'inquiéter à propos de ma situation, jusqu'à ce que le rapport susmentionné te parvienne pour satisfaire ta curiosité.
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l'affaire du livre "les temps présents du monde islamique"
Je suis très étonné par ce qui est arrivé. Mais je te fais remarquer que tu dois éviter tout ce qui est interdit de manière officielle. Ceci n'est pas un signe de faiblesse de ma part, mais une simple volonté de limiter les dégâts. Quant au comportement du contrôleur civil à ton égard, celà fait partie d'une politique bien étudiée. Tu risqueras de tomber facilement dans le piège qu'il te tend si tu ne largues pas les voiles et que tu ne réctifies pas le tir. Bien sûr, l'humiliation et le supplice peuvent laisser un goût agréable dans nos coeurs à nous tous. Mais, les temps ne sont pas encore mûrs pour celà. Pour l'instant, nous sommes tenus d'exécuter les ordres du gouvernement et de propager nos idées de vertu au milieu de nos frères de race sans plus. Demain, ce sera un autre jour...
Est-ce que tu crois que le gouvernement va fermer les yeux sur tes activités à ce point et t'autoriser à publier un livre interdit? Sois sûr que l'ingéniosité française dépasse en astuces toutes les ressources de la politique. Il t'appartient par conséquent d'être prudent et modéré dans ton comportement jusqu'au jour où tu achèveras de bâtir ta position et d'en faire un monument solide et imposant, auquel cas nous pourrons tous ensemble engager nos forces dans la bataille.
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Mon opinion sur le livre "Al Taqwim" (l'évaluation)
Livre agréable à lire, renfermant quantités d'informations précieuses, mais laisse entendre que le Maroc connaît une résurrection culturelle d'un très haut niveau et qu'il s'est réveillé de sa léthargie, ce qui ne reflète pas la stricte réalité. Mais il faut le complimenter. Je t'ai demandé de me communiquer son adresse ainsi que celle de l'auteur de l'ouvrage "Alfath" (la conquête), mais en vain. J'insiste encore une fois pour que tu m'envoies les coordonnées de ces deux auteurs. Par ailleurs, je te fais parvenir un papier sur "l'évaluation" en te priant d'en assurer la publication dans la revue "Almadrasa" (l'Ecole).
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Mon organisation chaotique
Il revient assez fréquemment dans tes lettres que tu as trouvé une situation chaotique dans tous les bureaux et que tu t'es demandé quelle en était la raison. Celle-ci tient d'abord à une activité débordante, et ensuite à des insuffisances manifestes dans l'organisation du temps de travail. Tout cela sera détaillé dans le rapport sur ma situation personnelle qui te parviendra incessamment, peut-être au plus tard au courant de la semaine prochaine. Quant à ma façon d'écrire ainsi au journal "Alwidad", la raison en est que, depuis qu'un certain nombre d'exemplaires se sont égarés à la poste, j'ai tenu à garder une copie de chaque numéro par devers moi, et me suis mis à utiliser le papier carbone pour obtenir en une fois deux exemplaires. J'ai dû également changer d'encre après que l'ancien encrier, de qualité supérieure, ait été complètement épuisé. Je suis donc parfaitement conscient que les papiers manuscrits sont dans un état lamentable, mais d'ici peu, ils paraîtront sous une meilleure présentation. Je t'informe que je suis en train de mettre au point une nouvelle approche pour que le journal paraisse trois fois par semaine et aborde de nouveau toutes les rubriques qu'il tenait précédemment. Nous comptons sur l'aide de Dieu pour réussir dans notre entreprise.
Pour terminer, si j'ai mis cette lettre toute seule dans l'enveloppe, contrairement à mes habitudes d'envoyer plusieurs lettres à la fois dans un même pli, c'est qu'il y a une raison à celà. Je t'enverrai une autre lettre demain, pour respecter la régularité de l'envoi du courrier aux mêmes dates, comme à l'accoutumée.
Le 25 novembre 1929
Votre dévoué No 25 (Saïd Hajji)
On peut s'étonner de ce titre et dire que c'est une publicité hors de son temps. Et pourtant, la lettre que nous présentons en est témoin. De même, ceux qui ont connu Saïd Hajji ne peuvent que confirmer cette réalité en exhibant les numéros que le journaliste No 25 adressait aux membres de l'association "Alwidad" tous les mois, conformément aux statuts de cette association et de leurs annexes en vertu desquels il s'était engagé à écrire à l'association tous les 17 du mois.
La lettre que nous présentons montre l'attachement de Saïd Hajji à l'association "Alwidad" et à ses réglements ainsi que sa volonté de veiller à la poursuite des activités de ses cellules. Elle nous éclaire sur ce que pensaient ses membres des pouvoirs publics et nous donne une idée sur les méthodes auxquelles ils avaient recours pour exposer leurs opinions et imposer leurs prises de position en cas de besoin. C'est ainsi que nous le voyons prodiguer ses conseils au président de l'association No 75 - Mohammed Chemao - en lui rappelant d'être prudent pour ne pas permettre au contrôleur civil de connaître leurs intentions et leurs objectifs et lui donner ainsi l'occasion de sévir contre leur association qui n'en était encore qu'à ses débuts.
Les lettres de Saïd Hajji que nous a communiquées Haj Mohammed Chemao, l'ancien président de l'association "Alwidad" lèvent le voile sur la vision qu'avait l'un des pionniers du journalisme marocain sur le rôle de la presse. Elles nous renseignent aussi sur les orientations qu'il dispensait à ses camarades membres de l'association. Ces éléments, ajoutés à ses écrits ultérieurs et aux lettres qu'il échangeait avec les étudiants marocains en Europe et au Moyen-Orient constituent, pour la recherche des origines de la renaissance contemporaine de ce pays des archives de référence d'une très grande valeur historique. C'est la raison pour laquelle nous lançons un appel à tous ceux qui seraient dépositaires de ce type de documents d'en assurer la publication avant qu'ils ne disparaissent avec l'oeuvre inexorable du temps.
Version arabe (PDF)
Cher ami,
... Lors de ton dernier passage à Salé, nous nous sommes vus un très court instant. Je ne pensais pas que tu allais voyager le lendemain, si bien qu'il ne m'a pas été possible de t'en dissuader, ni au moins de te souhaiter un bon voyage. C'était une erreur de ne m'avoir pas averti.
Saïd est rentré de Marrakech après avoir accompli la mission pour laquelle il est parti. Il m'a informé de tout et m'a dit que l'entretien qu'il a eu avec toi était plein de franchise ... Quel en était l'objet? Je ne sais! Chacun de vous deux semble avoir été parfaitement au courant des intentions de l'autre. En réalité, c'est moi qui lui ai fait part de la nouvelle à mon retour de Marrakech, et lui ai communiqué la lettre que tu m'avais adressée. Nous l'avons lue ensemble ou, si tu veux plus, il l'a lue avant moi. Je ne sais pas si tu vas m'en vouloir maintenant que je t'ai avoué la vérité, après que tu m'aies conseillé de ne parler à personne de cette affaire. Que vas-tu faire à présent? Ne m'as-tu pas dit: "Si tu juges utile d'en informer une tierce personne, libre à toi d'agir comme tu l'entends". Saïd est mon alter ego. Donc, il n'y a plus matière à conflit.
Cher ami,
Tu m'as informé que tu étais parmi les personnes qui ont été arrêtées à la suite des manifestations et qu'ils t'ont incarcéré pendant une huitaine de jours. J'ai commis une bavure en ne m'empressant pas de te présenter mes félicitations. Tu as connu maintenant la prison et le supplice pour la cause de la nation. L'une et l'autre sont supportables pour quelqu'un comme toi que le sentiment patriotique a pris aux entrailles et qui croit à la cause de la liberté sans l'ombre d'un doute. Tu dois t'estimer heureux.
Reçois l'expression de ma profonde amitié ainsi que mes très cordiales salutations.
Salé, le 2 janvier 1936
Ton ami dévoué Kacem Zhiri
Cher ami,
Nous ne nous sommes pas écrit depuis que nous nous sommes quittés. Il est vrai que les évènements n'étaient pas de nature à nous permettre d'écrire autrement qu'à titre informatif. Mais maintenant que les mesures qui frappaient le courrier personnel ont été levées ou plutôt suspendues jusqu'à nouvel ordre, nous pouvons entretenir une correspondance où nos opinions seront moins étouffées qu'auparavant. Nous t'adressons nos vives félicitations pour le titre de fierté que tu as tiré de ta détention pour la cause patriotique. Pour ma part, j'ai fait de mon mieux, mais mes efforts n'ont pas été couronnés de succès comme je le souhaitais. Peut-être que c'est même mieux ainsi.
Mon cher ami,
Enfin, l'espoir l'emporte sur le désespoir. Je prends le chemin de la poste une dernière fois pour y déposer une lettre, et demander à la dame derrière le comptoir s'il n'y avait pas du courrier en mon nom. Combien je m'étais appesanti dans ma marche et combien mon esprit m'a entretenu d'une manière douce et agréable à propos de cette lettre que j'étais sûr de recevoir ce jour-là. Je m'arrêtais sur mon chemin plein d'hésitation, et me demandais ce qu'elle pouvait bien contenir et quelle physionomie j'allais avoir en face d'elle. Parmi les questions que je me suis posées à son sujet, je me suis demandé quel pouvait être son format. On eût dit que je devinais les informations qu'elle renfermait et que j'avais hâte de recueillir. Sans m'en rendre compte, je me suis trouvé devant la porte d'entrée que j'ai aussitôt poussée pour avoir accès à l'intérieur de la poste. Puis, je me suis mis à escalader les marches d'escalier. A ce moment bien précis, le doute m'a repris, et j'ai commencé à me dire à moi-même: "la lettre n'est peut-être pas encore arrivée". Mais, malgré ce doute, j'ai fait irruption dans la pièce où j'avais l'habitude de m'enquérir de mon courrier. Je ne sais si j'ai tapé à la porte ou non. Toujours est-il que j'ai remis la lettre à la dame et que je m'apprêtais à quitter la pièce quand me vint à l'esprit la question de savoir s'il ne fallait pas d'abord me renseigner s'il y avait ou non une lettre pour moi en poste restante. Cette idée m'a préoccupé l'esprit pendant que je ramassais mes cahiers. Et me voilà en train de mobiliser toutes mes forces pour me renseigner au sujet de cette lettre, mais je ne sais ce qui m'a retenu encore une fois. Est-ce que je craignais en m'adressant à cette dame d'oublier les remerciements d'usage et de passer pour quelqu'un de mal élevé, ou bien je donnais l'impression que je n'étais pas prêt à retirer le courrier qui m'était destiné? Dieu sait que ce n'était ni l'un ni l'autre de ces deux motifs qui m'empêchaient de parler. C'était quelque chose de plus grave que je n'arrive pas encore à m'expliquer à ce jour, malgré le temps que j'ai passé à y réfléchir. T'est-il possible de résoudre cette énigme afin d'éclairer ma lanterne? Ou bien dois-je m'imaginer qu'il n'est pas raisonnable de faire appel à quelqu'un comme toi pour trouver la solution qu'il faut à ce problème?
Me voilà hésitant, en train de me mordre les doigts de regret. Pourquoi? Parce que je l'ai interrogée sans m'en rendre compte; et elle s'est mise aussitôt à la recherche de ma lettre; puis, elle m'a répondu dans un accent que je n'ai pas bien compris, mais qui voulait dire: "Oui, elle est là". Je me suis précipité vers elle et lui ai arraché la lettre qu'elle tenait à la main pour la mettre dans mon cartable. Ensuite, j'ai regagné la porte. Je n'ai pas pu me retenir d'ouvrir de nouveau le cartable pour en retirer la lettre, et je me suis empressé de la décacheter, laissant l'enveloppe vide à l'intérieur de la poste. J'ai commencé à passer en revue le contenu de l'enveloppe et j'ai trouvé des lettres fermées et une lettre ouverte qui m'était destinée. J'ai remis les lettres fermées dans le cartable et j'ai commencé à lire la lettre ouverte. Mon admiration pour ce que je lisais n'avait pas de limite; ma joie était à son paroxysme en parcourant les scènes qui défilaient sous mes yeux. Personne ne pourra me démentir si je dis que, pendant que je lisais ta lettre, je t'ai accompagné dans ton voyage avec toutes les ressources de l'imagination qui m'ont confirmé dans cette optique en rendant difficile la distinction entre le rêve de la réalité. Sois sûr que ton ami a partagé tes joies et tes peines à un moment où il s'est laissé entraîner par un phénomène surnaturel qui l'a rehaussé à un niveau où il s'est cru au-dessus de cette existence, alors qu'il savait pertinemment que l'existence et lui-même étaient deux choses indissociables l'une de l'autre.
Mon ami, ceci est un mot assez bref, et sans commune mesure avec l'étendue de ta lettre. J'y reviendrai une deuxième et une troisième fois, et lorsque tu seras de retour parmi nous, nous y reviendrons ensemble dans la plupart de nos réunions.
Ton ami dévoué Kacem Zhiri
Mon cher ami,
Je reprends le fil de mon entretien après une longue interruption dont je présume qu'elle t'a courroucé et qu'elle ne manquera pas de t'amener à me faire des remontrances à ton retour. Mais pourquoi cette colère et ces reproches quand tu sais à quel point je suis sous la férule de l'école où je passe le plus clair de mon temps. Je ne m'en libère que pour aller manger et dormir et y retourner. Je t'ai promis dans ma dernière missive de répondre plus en détail à ta première lettre, en te signalant dans mon dernier paragraphe mon intention de me rattraper dans mon prochain courrier, pour qu'il soit à la mesure de l'ampleur du tien. Mais, j'ai remarqué que chaque fois que je prends la plume pour te faire part de ce que j'avais l'intention de te dire, elle s'échappe de ma main pour tomber sur la feuille que je noircissais. Au même moment, mon esprit a été accaparé par un oiseau qui a suspendu son vol dans notre patio, en quête d'un reste de nourriture pour calmer la faim de ses oiselets, et a détourné entièrement mon attention de ce que j'écrivais. Lorsqu'il s'est envolé vers ses petits, j'ai lancé mon regard sur la feuille pour poursuivre ce que j'étais en train d'écrire, mais quelle ne fut ma surprise lorsque j'ai remarqué que je n'avais plus de plume entre les doigts. Je l'ai cherchée à droite et à gauche, alors qu'elle était juste devant moi et ne nécessitait pas toute cette recherche inutile. Enfin, je me suis saisi de la plume et mis à relire ce que j'avais écrit pour le rattacher à ce qui allait suivre. Il m'a alors semblé que j'étais incapable d'exécuter ma promesse de t'écrire parce que je n'étais pas bien rassasié de la lecture de ta lettre bien que je l'aie relue à plusieurs reprises et que ses mots se fussent gravés dans ma mémoire ou presque. Grande a été ma surprise et énorme mon étonnement lorsque, après avoir parcouru ta lettre page après page et pris la plume pour te faire part de ce que je ressentais, j'avais l'impression que tout ce que j'ai lu n'était plus qu'un vague souvenir dont les dernières phrases ont effacé le commencement, si bien que je ne savais si je devais commencer à répondre à la fin de la lettre dont quelques bribes m'étaient encore restées à l'esprit, ou au début, auquel cas une relecture attentive était nécessaire. Mais, malgré tout celà, j'ai mis mon esprit à rude épreuve, et j'ai commencé à résumer avec le plus grand soin ce que j'ai lu. J'y ai décelé une profonde tristesse et une atmosphère dramatique dont l'action pouvait donner matière à un livre assez volumineux.
Ta lettre commence par le récit d'une amitié qui s'est déclenchée au premier regard, provoquant un feu d'enfer que seuls les espoirs et les souhaits sans lendemain peuvent apaiser. En suivant du regard ce premier coup d'oeil maudit et pourtant délicieux, nous constatons que les espoirs diminuent d'un moment à l'autre pendant que la flamme s'attise de plus en plus; et nous sommes ainsi conduits à la fin de la lettre. Nous n'avons plus alors d'autre choix que d'observer que les deux êtres se séparent en silence, accablés de tristesse et de consternation. Si un poète, en perte d'inspiration, pouvait assister à cette scène, ou au moins pouvait se l'imaginer, il retrouverait aussitôt son enthousiasme créateur et composerait un chef d'oeuvre devant lequel les initiés se prosterneraient et les coeurs déborderaient de tendresse et d'affection. Mais, n'allons pas trop vite en besogne, cher ami. Je ne suis pas de ceux qui attendent celà de toi, ni qui veulent faire revivre en toi ce que le sort a voulu effacer. J'ai passé une heure en compagnie de moi-même, et j'ai essayé pendant ce temps d'éloigner de moi tout ce qui me rattachait à la vie; et me voilà seul devant la feuille de papier sur laquelle ma main trace ce qu'elle veut sans que je l'arrête dans son mouvement.
Reçois de ton ami le meilleur présent qu'il puisse te faire, qui sait si ce n'est pas son âme qu'il veut t'offrir.
Ton ami dévoué Kacem Zhiri
Cher ami,
Je prends la plume pour la troisième fois avec un peu d'anxiété, et je pose la feuille devant moi pour la remplir avec je ne sais trop quoi. Peut-être vais-je écrire des choses qui risquent de t'ennuyer ou qui vont déclencher chez toi un mouvement d'hilarité. Il ne m'appartient pas de t'en faire le reproche. Tu pourras le tourner en dérision à ta convenance et rire à ses dépens, quitte à tomber à la renverse, et pour cause! Comment puis-je t'en empêcher alors que je sais qu'il existe un autre Kacem - que Kacem que l'on connaît désavoue - et que c'est lui qui s'adresse à toi maintenant et qui te prend ton temps. Ne vois-tu pas que tout ce qu'il dit n'est autre que des futilités qui ne révèlent rien de satisfaisant pour l'esprit. Peut-être ajoutera-t-il même un surcroit de confusion au point où l'on ne distingue plus rien autour de soi si ce n'est sous l'optique du doute. Ne nous laissons donc pas prendre à de telles balivernes que des gens comme toi ne sauraient comprendre. Faisons en sorte de nous expliquer avec plus de précision et de manière plus directe. Cette lettre est la troisième que je t'envoie, et chaque fois je suis dans l'attente d'une réponse où tu me décris les péripéties de ton voyage, mais mes espoirs sont toujours demeurés vains. Je me suis rendu à trois reprises à la poste anglaise, et j'ai chaque fois demandé à la dame qui y travaillait s'il y avait du courrier pour moi, et chaque fois la réponse tombait comme un couperet: "Non, nous n'avons aucune lettre en votre nom". J'étais toujours plein d'enthousiasme en allant à la poste et j'en revenais frustré dans mes espérances et entièrement déçu. Je ne sais si cette fois je vais avoir plus de chance que les fois précédentes et trouver enfin cette lettre que j'ai tant attendue. Mais, quelles que soient les circonstances, je n'accepte aucun argument que tu pourras invoquer pour excuser ton silence. Inutile de t'évertuer à chercher des moyens de défense pour te disculper. N'essaie pas de te justifier; ce sera peine perdue...
Ton ami dévoué Kacem Zhiri
Entre le coeur et l'esprit
Version arabe (PDF)
Salé, le 25 juillet 1934
Mon cher ami,
Nous venons à peine de nous connaître hier, et je m'empresse déjà de t'écrire aujourd'hui pour te faire part des sentiments que j'ai éprouvés à ton égard depuis le premier instant où nos âmes se sont rencontrées. Je serai franc avec toi, mon ami, et ne te cacherai pas ce que d'autres n'osent pas s'avouer au stade de leur premier contact amical. J'ai trouvé en toi quelqu'un qui partage ma vision de la vie et me confirme dans ma conception des critères qu'elle renferme ainsi que des images qu'elle projette. Je ne suis pas de ceux qui croient que les sentiments d'amitié se gravent spontanément sur le coeur, dès le premier regard ou lors de la première rencontre, jusqu'à hier soir lorsque nous nous sommes connus et avons engagé une intéressante conversation entre nous. Ton image est restée présente dans ma mémoire, et nous nous sommes promis que nos deux corps allaient désormais être habités par la même âme. Marchons donc ensemble. Nous aurons à parcourir monts et vallées, puisque la vie elle-même est une succession de hauts et de bas.
Notre conversation d'hier et celle de ce soir ont porté sur le mythe de celui qui monte dans les hauteurs du firmament, sans accorder à cette ascension la moindre importance parce qu'il cherche autre chose que le ciel. Nous avons parcouru un long chemin et couvert de grandes distances pour nous rapprocher l'un de l'autre, au sens noble du terme. J'ai senti les battements de ton coeur et me suis rendu compte que tu étais un être anonyme dans un monde dominé par l'indolence et l'apathie. Tu brassais des idées d'une infinie profondeur sans trouver un alter ego pour te soutenir dans tes efforts de réflexion en dehors de toi-même et de ta sensibilité débordante qui cherche vainement une issue vers l'extérieur et se condamne finalement à demeurer enfouie dans ton coeur. Je te vois perplexe et désespéré de la vie qui te retient dans ses mailles, avec le cortège de ses conflits et de ses contradictions. Chaque détail t'incite à te poser de nouvelles questions que tu soumets aussitôt au verdict implacable de ton jugement. Un tourbillon semble s'emparer de ton esprit pendant que tu tentes plusieurs expériences dans un monde en pleine ébullition. Tu donnes l'impression d'être persuadé que ce tourbillon est le pont de salut que doivent traverser les hommes d'esprit qui aspirent à un refuge dans les entrailles de la terre sans y avoir accès pour s'enquérir du processus de formation de ce qu'elle renferme.
Maintenant que je te vois l'air inquiet, l'esprit hagard et mouvementé, ne sachant quelle direction prendre, je n'ai qu'un seul souhait à te formuler: celui d'être ton compagnon d'infortune, car moi-aussi j'aime ce type de vertige qui s'empare de l'esprit quand il se met à la recherche de la vérité. Aidons-nous, mon ami, à franchir ensemble les obstacles qui se dressent devant nous, en confiance et en toute sérénité. Le climat dans lequel nous vivons est empesté par l'air de l'ignorance et de l'obligation de faire ce que nous ne voulons pas. Mais quand il nous arrive un jour de désirer entreprendre quelque chose, notre conscience portera un coup terrible à notre moi sensible. Nous avons donc intérêt, nous qui sommes doués d'un esprit qui pense, qui se déplace d'un inconnu à un autre inconnu, à tout mettre en oeuvre pour sauver nos âmes, faute de quoi nous risquons de nous égarer dans ce monde pris d'assaut par les vagues, difficile d'accès, incompréhensible. Sauvons-nous! Sauvons-nous! Et que notre amitié pure soit un refuge pour chacun de nous, pour nous confirmer dans notre volonté d'affronter les épreuves de la vie avec courage et détermination. Marchons ensemble jusqu'à la croisée des chemins où se distinguent tous ceux qui envisagent la vie avec un esprit débarrassé de toutes les contingences chimériques, et qui sont résolument décidés de poursuivre leur marche envers et contre tout. Je me porte garant, mon cher ami, que nous ne sentirons plus d' hésitation ni de nostalgie comme celles qui nous hantent maintenant, et que j'ai plusieurs fois ressenties dans ma vie.
En définitive, ne voulant pas être prolixe dans cette première lettre, je voudrais te chuchoter à l'oreille que nos esprits s'appartiennent l'un à l'autre, et je termine ma lettre en formulant l'espoir d'établir un échange de correspondances entre nous, qui serait comme une sorte de registre dans lequel nous pourrons consigner les révolutions spirituelles qui nous animent.
Reçois de ton ami un salut chaleureux qui émane du fond du coeur.
Fragments de lettres de Saïd extraits des "Mémoires" d'Abou Bakr Kadiri
Version arabe (PDF)
... Depuis que je suis arrivé à Londres, ou plus exactement depuis que j'ai quitté le Maroc, je n'ai reçu qu'une seule lettre de toi. Mais depuis que cette lettre est arrivée, je saisis chaque occasion pour la relire et me laisser bercer par la douce tonalité musicale des mots qu'elle contient. Je vois en elle une personnification de l'être jovial que tu es. Je lui tiens compagnie comme si elle était toi-même; et je brûle du désir qu'une autre lettre est en route pour alléger le poids de la nostalgie et la douleur de la solitude qui m'accablent. Surtout ne te laisse pas séduire par l'idée que je vais te livrer mes impressions sur les visites que j'ai effectuées à Londres. Je peux t'assurer que seuls les yeux, non le coeur, parcourent du regard les curiosités de cette ville. Mon coeur, lui, va plus loin et est à l'endroit que je t'ai décrit dans une autre lettre que je t'ai adressée avant celle-ci.
... J'ai passé la journée du vendredi dans la ville de Birmingham à visiter "la Foire des Industries Britanniques", et en particulier l'aile de cette foire réservée aux machines d'imprimerie. A mon retour le soir, j'ai été accueilli par une liasse de lettres que j'ai passées en revue avant de tomber sur une lettre de toi que je me suis empressé de décacheter avec autant d'impatience que d'excitation. Mais, à peine y ai-je lu quelques lignes que j'ai ressenti comme un choc et failli tomber à la renverse, ne sachant plus ce qu'il y avait autour de moi et trouvant quelques difficultés à répondre à ceux qui me parlaient. Je ne savais même pas qui a écrit les autres lettres, et ne pensais plus au dîner. Je suis sorti par une nuit glaciale, l'esprit agité, ne sachant pas où mes pas me conduisaient, ne voyant pas ce qui défilait sous mes yeux et ne prêtant aucune attention à ce que j'écoutais. Mais, comme ta lettre était douce! Comme tes reproches étaient d'une suavité agréable, malgré leur ton sec qu'il m'a été difficile de supporter et qui m'a condamné à errer à l'aventure, et à me faire parcourir la ville de long en large sans subir la moindre fatigue.
... Sais-tu que ta lettre me tient lieu de coran que je récite au plus profond de la nuit., lorsque le calme se déploie dans l'air et que les êtres s'agitent dans l'ivresse du sommeil. Je la lis le matin de bonne heure lorsque l'ouvrier regagne son lieu de travail, l'élève son établissement scolaire, le maître sa classe et le commerçant son lieu de commerce. Je la lis quand je prends le train ou l'autobus, ou quand je me promène à pied au milieu de cette foule effervescente où j'ai failli être percuté sans que j'aie été conscient que j'étais à deux doigts de la mort, et sans savoir si la félicité qui m'attendait dans l'autre monde équivalait à celle que j'ai ressentie en ouvrant ta lettre hier soir. Je ne vais pas te répondre à cette lettre, mais je compte la relire non seulement pendant mon séjour dans cette ville, mais même quand je serai à côté de toi. Chaque fois que je la relis, la réponse jaillira de mon coeur, et c'est mon âme qui se mettra à dialoguer avec toi pour te dire que chacun de nous deux est une projection de l'autre. Il y a deux jours, je n'avais plus le goût de vivre, je ne savais plus quoi écrire, j'étais dans l'impossibilité d'exprimer ce trouble psychologique qui s'est emparé de moi depuis que j'ai appris que ma lettre ne t'était pas parvenue. Il m'est difficile de te faire part des idées qui me traversaient l'esprit ou de te décrire l'atmosphère étouffante dans laquelle je me sens enveloppé. Dans l'un comme dans l'autre cas, je me vois dans l'incapacité de rendre compte de ce que je ressens. Il te sera alors aisé, à partir de mon état, de vérifier la théorie d'Einstein dans un cercle psychologique pur. Les deux situations ressemblent étrangement à deux lignes parallèles qui se rejoignent en un point du monde fini, que les simples d'esprit comme nous appellent l'infini ...
Lettre de Mohamed Bahnini à Saïd Hajji
Version arabe (PDF)
22 novembre 1937
Mon cher ami,
Est-il besoin de te dire combien je brûle d'envie d'être auprès de toi et de notre ami Haj Ahmed Benomar pour revivre ne serait-ce qu'un instant des jours heureux que nous avons passés ensemble. Ceci étant, j'ai appelé Mme Fayol au téléphone et lui ai rappelé la promesse si généreuse qu'elle nous a faite. Elle m'a informé qu'elle sera de passage à Rabat le samedi 26 novembre et a exprimé le désir de nous rencontrer ce jour-là. J'attends de savoir si cette proposition t'agrée ou non. Au cas où tu as une autre suggestion, je te prie de me le faire savoir pour que je puisse en informer les deux amies. Mais, si tu es d'accord avec la proposition de Mme Fayol, tu voudras bien me le reconfirmer d'urgence, et dans ce cas, attends nous à la porte de Salé qui se trouve en face de la station d'autobus peu avant le coucher du soleil.
Cordiales salutations.
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